Esculape et ses hommes-liges

Publié le par Frédéric Zolla

Mes chers collègues,

 

Je crois que la rareté devrait être de mise en matière d'écrit. C'est la raison pour laquelle je me suis jusqu'ici abstenu de participer à l'écriture de courriels qui inondent désormais nos boîtes aux lettres électroniques au point que nous consacrons un temps de plus en plus important à sérier notre courrier, à séparer le bon grain de l'ivraie.  Je suis de ceux qui ne sont pas convaincus qu'il faille absolument que l'on nous submerge, avant que ne sonne matines, et, ce, jusqu'après complies, de nouvelles du Monde pour savoir comment il va ... Chacun sait qu'Il va mal. Et si je sors aujourd'hui du mutisme, c'est que j'en ai ressenti l'impérieuse nécessité, souhaitant par là adresser au plus grand nombre un message  qui traduit par mes mots l'exaspération qui s'exprime çà et là dans toutes les catégories de personnels et qui a trait à ce qui nous occupe et préoccupe tous, à savoir l'avenir de l'Université unique avec comme point d'orgue les élections qui auront lieu dans quelques jours. Le malaise profond vient de ce que les  sachems de l'Université semblent avoir organisé jusqu'au moindre détail leur propre succession, en se lançant depuis de nombreux mois dans une campagne à peine déguisée à moins qu'elle ne soit déguisée avec peine, et, ce, avec les moyens des universités autrement dit avec nos moyens. Cette campagne est d'autant plus étonnante que j'avais cru comprendre, comme un certain nombre de mes collègues, que les trois présidents étaient de teintures politiques différentes ; ils s'en étaient publiquement expliqué.  Mais sans doute, en ces temps difficiles, l'union sacrée étant en odeur de sainteté, à l'instar d'une photographie surexposée les couleurs s'estompent-elles.

Quant à la liste déposée, elle recèle bien des surprises ; on y voit des gens qui se sont manifestés et qui ont manifesté activement contre les lois iniques imposées par Mme Pécresse qui avaient alors jeté dans le désarroi et dans la rue une population généralement peu encline à battre le pavé, provoquant la plus grande crise que notre communauté ait connue depuis la seconde guerre mondiale. Se sont-ils depuis lors ravisés ? Je ne me fais pourtant plus aucune illusion sur le pouvoir que le pouvoir exerce sur certains esprits. Et il m'arrive, je vous l'avoue, par trop de lassitude, d'avoir le nez en l'air et scrutant les girouettes, je m'interroge souvent sur leur fonction qui ne dit rien de ce qu'elles sont et n'indiquent que la direction du vent dominant.

Oui, décidément, le casting est irréprochable. Chaque chose a été mûrement réfléchie jusque dans le comité de soutien. Une centaine de noms éminents, longue théorie de têtes chenues, soutiennent la liste que d'aucuns appellent liste présidentielle ou liste officielle. Que ceux qui ont connu les neiges d'antan me pardonnent, je ne veux évidemment par leur montrer un quelconque irrespect ; j'en connais quelques-uns pour lesquels j'ai la plus haute estime et moi-même n'étant pas né de la dernière averse, ne suis-je pas déjà l'ancien d'un plus jeune que moi ? Mais tous ces éminents esprits  qui pour certains sont allés rejoindre depuis plus de quinze ans déjà le grand livre blanc de la dette publique, se sont-ils spontanément présentés pour manifester leur enthousiasme pour la liste SPRINT ?

Tout ce formidable agencement donne l'impression pesante qu'en définitive il n'est qu'une seule liste digne de ce nom à l'exclusion de toute autre. Il y aurait aux dires de certains l'expérience d'un côté et l'amateurisme de l'autre. La tête de cette liste porterait à merveille le pourpre cardinalice cependant que cet autre-là ne pourrait endosser que la bure. N'écoutez pas les chevau-légers du pouvoir. Je déclare avec M. de La Palice, qu'avant que les présidents n'accédassent par la volonté populaire à cette fonction suprême, ils ne l'étaient pas. Bref, comme chacun sait, l'expérience s'acquiert et le courage et les convictions sont plutôt innés.

Au reste, contrairement à ce qu'affirment quelques méchantes langues, ceux qui briguent les plus hautes fonctions de notre future grande université ne le font pas par ambition personnelle mais pour servir l'intérêt général. C'est donc tout naturellement qu'ils mettront leur talent et leur expérience au service de la liste, quelle qu'elle soit, qui emportera nos suffrages. Quant à ceux qui, par trop de sensiblerie, refuseront de se soumettre à l'expression populaire, ils iront l'âme légère, soulagés du faix du pouvoir, retrouver pour la plus grande joie de leurs collègues et de leurs étudiants les grandes délices de la Recherche et de l'Enseignement, qui, rappelons-le pour les étourdis,  est la raison d'être du monde universitaire.

En définitive, je souhaite que chacun se détermine en fonction de sa conscience et de la politique, joli mot si souvent dévoyé, des différentes listes en lice. Que mes collègues ne se laissent pas impressionner par l'antienne du pouvoir et de ces leitmotive répétés à l'envi.  Il y a dans chacune des listes, des gens de talents et qui mettront tout leur cœur au service d'une politique. C'est donc sur ce dernier point que les choses doivent se jouer. Pour finir, je pense qu'il est du devoir de l'honnête homme de dire que la marge de manœuvre de la future équipe sera de toute façon faible compte tenu de la disparition progressive de la Res Publica, disparition orchestrée au plus haut niveau par les pyromanes de la Phynance...

 

J'ai longtemps hésité à écrire ces lignes pour des raisons que le lecteur devine sans peine ; je sens  déjà le spectre glacé de la disgrâce. Mais il fallait que ces choses-là fussent dites.

 

Frédéric Zolla

Professeur des Universités

Membre de l'Institut Fresnel

 

Commenter cet article