Trois anciens présidents d'université prennent position

Publié le par Fernand Borel, Claude Mesliand, Guy Pouzard

  "Nous avons vécu l'évolution du paysage universitaire, comme acteurs souvent en situation de responsabilité, depuis un demi-siècle. Son expansion, la diversification de ses structures et de ses formations, sont une donnée nationale, mais nous savons d'expérience qu'elle n'est pas pour autant uniforme, chaque université ayant son histoire propre. 

Nous avons travaillé dans les anciennes facultés. Elles s'ignoraient entre elles, mais toutes avaient le même mode de « gouvernance», fondé sur le pouvoir sans partage des professeurs ("les mandarins"). Elles ont été balayées par la révolte étudiante de 1968,  que de nombreux universitaires ont suivie avec sympathie, dont ils ont partagé les revendications démocratiques.  La loi Edgar Faure a tiré les leçons de cette condamnation,  elle a substitué aux facultés les universités, fondées sur trois principes: autonomie, pluridisciplinarité, participation. C'en était donc fini des facultés et de leurs mandarins, un champ nouveau était proposé aux formations supérieures par la pluridisciplinarité (mais il n'a été que très peu exploré) et la gouvernance des universités pouvait devenir démocratique, par des élections ouvertes à tous, enseignants chercheurs, personnels administratifs et techniques et étudiants.  

Dans notre académie, deux universités ont vu le jour en 1971, rassemblant l'une Sciences et Lettres et Sciences humaines (Aix-Marseille1), l'autre Médecine, Droit et Sciences économiques (Aix-Marseille 2). Un découpage conforme aux objectifs fixés par la loi, mais il est vrai aussi que le mouvement de mai 1968 avait été profondément suivi dans la première, alors que dans l'autre il avait été  ignoré, voire combattu. Cette différence de comportement  n'était pas propre à notre académie, et l'on pouvait penser que le temps, allait l’atténuer. Mais ce ne fut pas le cas dans notre académie,  et il faut s'en expliquer clairement.

Le choix du président d’Aix-Marseille 2 avait révélé une ambition dévorante, celle du doyen de l'ex faculté de droit, candidat malheureux à cette présidence. Il ne pouvait l'assouvir que s'il obtenait, taillée sur mesure, la création d'une troisième université. L'entreprise était délicate, elle ne pouvait aboutir qu'avec un fort appui politique et la Droite au pouvoir s'empressa de le lui accorder. La création de la troisième université en 1973 est un fait majeur : pour respecter le principe de pluridisciplinarité, le ministre Fontanet avait ajouté au droit, sans aucune consultation,  une partie des sciences de U1,  et une partie des sciences économiques de U2. Elle a de ce fait ravivé les tensions de 1968 par son caractère idéologique et provoqué un sursaut de fierté identitaire à U1, menacée dans son existence même. C'est de la division ainsi imposée que provient l'absence de lisibilité  fréquemment reprochée à l'architecture universitaire de notre académie. Il ne fait pas de doute que les sciences et l'économie en ont souffert, mais ce n'est vrai ni pour les lettres, ni pour le droit, ni pour la médecine. Les effets pervers de la création de U3 ont fini par être corrigés, avant qu'il ne soit envisagé de fusionner les trois universités.

Cela dit pour établir la vérité des faits, il ne peut être question, aujourd'hui, de revenir sur la fusion. Nous avons maintenant une seule université, mais ce serait une erreur d'ignorer le passé. Chaque université avait acquis une identité, fondée sur les caractères propres de sa recherche, de ses formations et de son mode de gouvernance et de gestion des carrières, elle ne peut être absente du choix à faire de l'équipe dirigeante de la nouvelle université.

Certes, la fusion ne se serait pas faite sans  qu'y participent activement, solidairement, les trois présidents. Mais le rôle qu'ils y ont joué peut-il justifier leur alliance pour se partager l'ensemble des responsabilités dans l'UAM et les structures qui lui sont associées, dessinant son périmètre d’action ? Ils donnent ainsi le sentiment d'un partage du pouvoir, pour aujourd'hui et demain, ce qui est à la fois regrettable et plutôt méprisant pour la liste concurrente, condamnée, à les entendre, à l'improvisation. Mais il y a plus, ils affirment leur accord  avec les  dispositifs de gouvernance inscrits dans la loi LRU : pouvoirs étendus, sans partage, d'un président élu au terme d'une procédure électorale qui n'a rien de démocratique, gérant une institution gigantesque sans contrôle, avec une administration et des chargés de mission qui ne relèvent que de lui. L'université ainsi conçue s'inscrit dans le modèle"managérial" des grandes entreprises. Nous n'avons pas affaire à un retour en arrière, mais à un projet bien plus inquiétant, visant à adapter les structures universitaires au néo libéralisme économique et à ses méthodes de gouvernance, dans le mépris des principes et exigences du service public.

Est-il possible d'échapper à cette  perspective ? Le renoncement, même si le combat est difficile et inégal, ne saurait être une solution. La voie qui s'impose est celle de la présence sur des principes et une volonté de gestion démocratique et collégiale : sur ces points, la loi LRU peut être corrigée dès maintenant, car il n'est pas de système électoral, si pervers qu'il soit, assuré de l'emporter contre une volonté clairement formulée par les électeurs.

C'est la voie que propose la liste" Pour l'université d'Aix Marseille: démocratie, partage des savoirs, service public", et nous avons, en conscience, décidé de lui apporter notre soutien. La Droite d'aujourd'hui n'est plus celle que nous avons combattue, elle a un  projet pour les universités qu'il faut montrer dans sa réalité et pour cela dépouiller de son habillage médiatique : des universités inégales, une autonomie dont les bienfaits tant vantés apparaissent aujourd'hui sur le plan budgétaire, avec un inquiétant désengagement de l’Etat. Les universités, en premier lieu les plus grandes, sont invitées, si l'on peut dire, à se plier  aux lois du marché. Ce projet doit être combattu, clairement et fermement, c'est le sens de notre soutien."

 

Fernand Borel, Claude Mesliand, Guy Pouzard,

anciens présidents de l'université de Provence 

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